Derrière la caméra : Stéphane Mercurio

arton2538-980x0Elle signe, en 1992, son premier film, Scènes de ménages avec Clémentine, sur les rapports entre une femme de ménage et ses employeurs. En 1993, elle filme une lutte pour le logement et s’investit dans le magazine La RueCherche avenir avec toit, en 1996, est une chronique sur la sortie de l’exclusion.

Oui, on peut traiter Stéphane Mercurio de réalisatrice engagée. Dans ses nombreux courts métrages, téléfilms ou films, elle (se) pose des questions, soulève des problèmes, dénonce des gros grains de sable dans le système…

En 2008, avec À côté, elle donne la parole aux femmes des détenus et fait le choix de rester résolument « à côté » de la prison. Le film propose paradoxalement une approche éminemment frontale de ce qu’est la réalité carcérale : la prison en creux. La vie sans l’autre. Mais sûrement pas à côté de la vie.

En 2012, c’est en toute logique qu’elle suit le CGLPL (Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté (avec qui elle fut en contact suite au précédent tournage), ainsi naîtra À l’ombre de la république. Ce documentaire met en lumière ce métier -méconnu- de personnes bienveillantes et rigoureuses qui effectuent des visites (prévues ou inopinées) dans tout lieu de privation de liberté (donc prisons ou hôpitaux psychiatriques).

J’ai été happée par le thème de la prison… C’est un puits sans fond. Un lieu où l’on n’écoute pas les gens, où on ne les entend pas… On ne se préoccupe pas de comment ils sont enfermés, alors de comment vont-ils (s’) en sortir…

Dans Après l’ombre, elle filme une résidence théâtrale hors du commun : le metteur en scène Didier Ruiz y travaille avec  d’anciens détenus. La caméra les suit pendant ces dix jours de répétitions. Discrète et pudique.

Je savais que filmer l’Après c’était questionner ce qu’il reste de la prison. En revanche, je ne savais pas que le film parlerait de la confiance et de la force du collectif. Didier Ruiz parle avec eux de «contrat de confiance» : c’est exactement ça. Mon film est donc un film sur la confiance. C’est étonnant, je savais qu’Après l’ombre serait un film sur la prison et sur un metteur en scène de théâtre au travail avec ses «acteurs», mais je ne savais pas à quel point le vrai sujet serait la confiance et le collectif. C’était magnifique de vivre ces moments.

Son prochain film, Petits arrangements avec la vie, a été concocté avec son ami et confrère Christophe Otzenberger. Ce sera l’ultime documentaire du réalisateur, décédé pendant le tournage. C’est un film qui questionne, c’est un dialogue entre la vie et la mort. Ce n’est ni triste ni plombant, me confie-t-elle. On va en guetter la sortie, ça c’est sûr.

Devant la scène : Didier Ruiz

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Le metteur en scène de La Compagnie des Hommes, Didier Ruiz, défend depuis 15 ans un théâtre documentaire humaniste.

Avec patience, il a interrogé et mis en situation Alain, André, Éric et Louis. Ainsi qu’Annette, la compagne de ce dernier. Il les a invités à s’exprimer.

Ce travail a changé ma vision politique du monde. Tout dans le système actuel me semble plus indécent. Mais le théâtre sert à changer les gens. S’ils peuvent sortir avec davantage d’espoir…

La pièce s’appelle Une longue peine. Une homonymie où l’on triche à peine car la peine purgée et la peine exprimée sont étroitement mêlées. Ici pas de comédiens mais des témoins. Quatre hommes, des ex-détenus, et la compagne de l’un d’entre eux se racontent. L’avant prison. Le pendant prison. L’après prison. Le dedans puis le dehors. Ils parlent des traces, même des années après. Ils ne sont pas des personnages ils sont eux et elle. Vrais. Crus. Francs. Sensibles. Timides. Ils n’ont pas de textes à apprendre ils et elle ont leurs mots pour s’exprimer. Leurs mots, leurs regards, et leurs silences aussi.

Ici on ne joue pas, on est. Ou plutôt on était…

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Sur la scène : Alain, André, Éric, Louis et sa compagne Annette

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Alain Pera, 48 ans et 14 ans de prison. Ce Marseillais a passé des heures, des jours, des semaines, des mois à marcher dans l’espace restreint de sa cellule. Il marche pendant les promenades aussi. J’attendais les promenades comme un chien qui a envie de sortir… Alain, terriblement touchant.

André Boiron, 74 ans et 35 ans de prison. Dans son livre, T’en auras les reins brisés, ce grand gaillard au regard doux et au sourire timide écrit comme il parle de son enfance à Lyon.  Dès 9 ans en centre de redressement, il enchaînera de nombreuses années en maisons de correction, pensionnats et armée avant la prison. J’ai toujours été enfermé finalement. Dédé, tendrement attachant.

Éric Jayat, 52 ans et presque 20 ans de prison dans 27 maisons d’arrêt partout en France. Il y entre à 18 ans et en sort à 38. Je vivais comme un gamin de 18 ans… Pendant 9 ans je n’ai parlé à personne, pour quoi faire ? Éric, si bouleversant.

Louis Perego 69 ans, et 18 ans de prison. Il a publié Retour à la case prison et Vigilances lettres par-dessus les murs et co-écrit avec Jean-Yves Loude Le coup de grâce. Il surnomme sa cellule privée de lumière le sous-marin et décrit avec émotion ce moment où il redécouvre la trajectoire du soleil couchant. Louis, tellement émouvant.

Annette Foëx est la compagne et mère des enfants de Louis. Elle raconte le parloir. L’absence. L’attente. Le Noël où elle se pointe à la prison avec une salade de crevettes et d’avocat. Elle dit les larmes aussi. Annette chante sous le pseudo de Nanoche. Et elle chante bien. Tu peux la découvrir ici. Dans le film on entend l’une de ses magnifiques compositions, écrite pour Louis… Annette, merveilleuse Annette.

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Et après le film ?

Après l’ombre sort demain. Hélas dans peu de salles en France. Stéphane Mercurio est réaliste : s’il marche bien le premier jour, d’autres salles le réclameront. S’il ne fonctionne pas, des salles le déprogrammeront… Je t’encourage vraiment à y aller. J’irai également le revoir (pour tout t’avouer j’ai passé la moitié du film à pleurer. Dans l’impossibilité, lors de la conférence de presse, d’interviewer Stéphane, elle a eu la gentillesse de me donner son numéro pour que je puisse lui poser des questions quelques heures plus tard…).

C’est bien plus qu’un documentaire, c’est un témoignage sur ce qu’il se passe après l’enfermement. Ces hommes et cette femme, nous parlent avec émotions et vibrations de leurs vécus. La pièce de théâtre c’est un pré-texte à leur donner la parole si souvent tue ou tellement oubliée.

En tant que metteur en scène moi-même, j’ai capté à travers la méthode de Didier Ruiz et de son équipe, la manière dont il amène les comédiens à s’exprimer. Tout en douceur.

Il y a des moments forts, je te préviens. Comme quand Alain raconte qu’un matin il a entendu l’annonce de la mort de son ado à la radio. Quand Éric, pendant le cours de danse explique qu’il ne peut pas être touché ni toucher les autres. Quand, pendant le tournage, tout le monde fête l’anniversaire de Dédé qui déclare que c’est son plus bel anniversaire ou lorsqu’il raconte son enfance, enfermé dans un studio avec ses frère et sœurs, un père alcoolique et une mère impotente. Quand Louis parle du coucher de soleil. Ou encore quand Annette se souvient de l’arrestation de son compagnon…

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Les gens qui sont emprisonnés sont fragiles économiquement et psychologiquement. Quand ils sortent, dans quel état sortent-ils ? En général : plus pauvres, plus désocialisés, plus fous (la maladie mentale est très présente en prison). La prison est une question qui nous concerne tous et nous ferions bien de nous poser ces questions avant de fabriquer une société invivable. Mais il faudrait un peu de courage politique… J’aimerais que les responsables politiques et le monde de la justice voient ce film. Louis, Dédé, Éric et Alain sont des hommes assez incroyables. Ils ont repris pied dans la vie. Ce sont de vrais résilients. Mais les autres ? Je rêve de changer le monde à chaque film pour m’apercevoir que cela ne sera pas le cas. Cependant, à l’occasion d’une projection du film à l’école de la magistrature à Bordeaux, où nous nous sommes rendus avec Louis et Didier sur place, la rencontre entre Louis et les futurs magistrats était passionnante ; peut-être que ce moment va éviter quelques années de prison… qui sait ? [Stéphane Mercurio]

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Après l’ombre c’est un cri à cinq voix pour briser des silences. C’est une pépite comme il en existe trop rarement dans le cinéma français. C’est un témoignage qui chambouleverse. C’est tendre comme une chanson d’Annette. C’est doux comme le sourire d’Éric. C’est brillant comme le regard d’Alain. C’est drôle comme l’antisèche dans la main de Dédé. Et c’est beau comme un coucher de soleil quand on sort du sous-marin de Louis, oui voilà c’est exactement ça. Et quand on sait que demain, le soleil, il se lèvera de nouveau.

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